Fr

/

En

Maculatures d’une nature architecturée – Michel Huelin

 

« Photographies peintes » ou « peintures de photographies », les pièces de Michel Huelin ne sont pas seulement des éléments de réponse à ceux qui ont craint un jour que le 8e art assassinerait la peinture, mais aussi un travail essentiel sur la matière et la couleur. Car l’artiste mène en filigrane une carrière de peintre, même s’il a assimilé au cours des années les nouvelles technologies qu’offrait progressivement l’arrivée de l’ordinateur. Répartissant depuis des années son temps entre deux ateliers distincts – l’un à Genève pour la peinture, l’autre à Lausanne pour le numérique –, Michel Huelin trouve un équilibre en fabriquant des images représentatives de notre monde – chargées d’un héritage artistique et dans le même temps ancrées dans le présent puisque créées par des logiciels de pointe. Ces deux manières de développer le travail – d’apparence hétérogène, voire contradictoire – se complètent parfaitement pour donner lieu à des combinaisons inédites prouvant que, malgré les moyens numériques actuels, il reste difficile de se passer du rapport direct avec la matière pour créer des images.

 

Prolongeant son habitude de télescoper différentes sources visuelles entre elles, ses nouvelles productions révèlent des qualités plastiques qui brouillent délibérément la compréhension de l’image avec un goût évident de la surenchère : profondeur, perspective et espace sont parasités parfois par les aplats de peinture, d’autres fois par des jeux de transparence, de superpositions ou d’inconsistances devenant plus ou moins abstraits selon les sauts d’échelle opérés. Des taches de peinture aux paysages en passant par des univers architecturés ou décoratifs surgissent des mélanges inattendus, valorisant les accidents – tant une éclaboussure que le bug d’un logiciel. L’imprévu ou l’improbabilité font basculer la réalité loin des attentes. Emprunts d’onirisme, ces lieux sans présence humaine ni animale, à la fois identifiables, parfois même familiers – une ligne d’horizon tient souvent lieu de repère minimum, les architectures témoignent toutefois d’une vie humaine – ne sont pourtant jamais clairement désignés. Si les patchworks de Michel Huelin ne cherchent pas à développer une narration, ils semblent appartenir à un registre volontairement ouvert aux projections.

 

Alors même que nous conférons plutôt à la photographie la capacité à rendre compte de la réalité, dans ces œuvres c’est la peinture, présente ou évoquée, modifiée, essuyée ou délaissée qui s’avère être souvent l’élément le plus réel. Par sa matière ou son épaisseur réelle ou suggérée, par son ombre, son souvenir, son passage. L’artiste s’interroge sur le niveau d’intelligibilité de ses images et sur la réalité de la vision, question fondamentale dans une société où les informations circulent essentiellement par le canal visuel. La manipulation est le mot d’ordre et permet de donner à voir les reflets non seulement d’une collection d’images innombrables générées depuis des années par l’ordinateur, mais également de montrer comment les coulures produites dans un atelier peuvent ressortir finalement sur un tirage photographique par le biais d’un scan et mettre sur un même niveau les outils manuels, mécaniques et virtuels. Michel Huelin absorbe l’excès d’encre relégué généralement au statut de maculature pour l’insérer dans des compositions permettant à la technique et à l’imaginaire de faire de la nature un vaste champ de rencontres notamment avec l’architecture, exercice qui l’engage à poursuivre toujours et encore un objectif : celui de questionner la peinture.

 

Karine Tissot

Mai 2016

V