Sofa, 2019, peinture acrylique sur Corapan, 74 x 123 cm



Sans titre, 2025, peinture acrylique sur Dibond, 200 x 100 cm







Sans titre
, 2002, peinture alkyde sur Dibond, 150 x 200 cm


Orange sanguine / vert tilleul, 2025, peinture acrylique sur bois, 50 x 70 x 10 cm




Abris

Oeuvres représentant des cabanes ou abris sommaires, réalisées en ruban adhésif coloré. Ce choix inattendu de matériau renforce le message sur la fragilité de notre habitat et de la planète, que l’artiste tente symboliquement de « recoller ».

Suite


Aléatoire & Architectures
Fragments d'architecture, impressions jet d'encre

Substrats

Dans les Substrats, des univers végétaux prolifèrent au fil d'entrelacs à la fois attirants et effrayants. Cette hybridation multiforme semble entraînée dans un mouvement perpétuel, mais reste liée au sol qui lui sert de « substrat ». Elle suggère subtilement l'adaptation de certaines espèces à leur environnement, mais aussi l’avenir incertain d’une nature génétiquement modifiée.

Peinture Mobiliers & Sols



Phénotypes & Xenobiosis


Michel Huelin


Michel Huelin, né en 1962 à Saignelégier (Jura, Suisse), vit et travaille entre Lausanne et Genève. Formé à l'École supérieure d'arts visuels (ESAV) de Genève auprès de Chérif et Sylvie Defraoui, il développe depuis le milieu des années 1980 une œuvre singulière et cohérente, fondamentalement picturale, à la croisée de la peinture, des technologies numériques et des sciences du vivant.


La peinture libérée du support (1985–1992) L'entrée en art de Michel Huelin est marquée d'emblée par une radicalité peu commune dans le contexte suisse de l'époque. Dès le milieu des années 1980, alors qu'il est encore aux études, il réalise des œuvres que l'on ne peut réduire ni à des tableaux ni à des sculptures : des peintures sans support, obtenues par accumulation successive de couches d'acrylique, de vinyle et de peinture synthétique versées sur des films plastiques. Une fois durcie, cette matière est décollée pour devenir une plaque autonome — une « peau » pigmentaire autoportante, libérée du châssis et du mur.

Ces surfaces, appelées « slabs », sont pliées, découpées, posées au sol ou accrochées dans l'espace. La peinture n'est plus fenêtre sur un monde : elle est présence physique dans l'espace, entité matérielle avec ses strates, son épaisseur, sa mémoire. La gravité joue un rôle déterminant — les couches inférieures restent invisibles sauf en cas de cassure, révélant une profondeur cachée. La couleur cesse d'être appliquée : elle est déposée, épaissie, elle devient corps.

Cette démarche s'inscrit dans les débats postmodernes internationaux sur la déconstruction du médium pictural, mais se distingue par une attention particulière à la densité physique et à la stratification colorée. Ce n'est pas un geste conceptuel minimal : c'est une investigation organique de la matière. La peinture est déjà pensée comme environnement, non comme image.

La reconnaissance est immédiate : en 1986, alors qu'il est encore étudiant, Huelin est invité à exposer à la Kunsthalle de Berne dans le cadre de l'exposition Von Bildern. Il y participera à nouveau en 1987 au centre d’Art Contemporain de Genève, et obtient la Bourse de la Fondation Kiefer-Hablitzel à deux reprises, en 1987 et 1988. Il expose également à New York, en Inde, à Genève et à Zurich. Ces premières années fondent les constantes qui traverseront toute l'œuvre : l'importance du hasard, l'attention à la stratification, l'autonomie matérielle, le rapport physique au sol et à l'espace.


L'image-miroir et l'asepsie domestique (1993–2000)

Au début des années 1990, Huelin opère un déplacement décisif : il revient au format de la toile, mais invente une technique personnelle qui deviendra l'une de ses signatures les plus reconnaissables. Sur des supports rigides — aluminium, bois, PVC — il applique des résines alkydes qui produisent des surfaces d'une lissité extrême, brillantes, quasi industrielles. Aucune trace gestuelle n'est visible. Le pinceau disparaît. La surface semble sortir d'un processus de fabrication plus que d'un atelier de peinture — elle évoque la faïence, le plexiglas, la carrosserie automobile.

Ce qu'il peint alors, ce sont des intérieurs domestiques : lits défaits, canapés, coussins, sols carrelés, objets quotidiens issus de catalogues, traités avec une précision proche de l'image de synthèse. L'humain est absent de la représentation, mais suggéré par un pli, un renflement, une trace laissée sur les objets. La réduction chromatique — souvent deux teintes contrastées, un duotone — accentue la stylisation et confère à ces espaces une étrangeté silencieuse, suspendue entre présence et disparition.

L'effet miroir des surfaces alkydes modifie radicalement la relation entre l'œuvre et le spectateur. Le reflet du visiteur apparaît dans l'image. L'espace réel s'inscrit dans la peinture. Une instabilité perceptive s'installe : profondeur illusionniste et plan réfléchissant coexistent ; l'image absorbe le réel ; le corps du regardeur devient partie prenante de la composition, mais sous une forme fragile et spectrale. Ce n'est pas un simple procédé esthétique — c'est un dispositif critique qui interroge la position du spectateur dans un monde saturé d'images. Huelin anticipe ainsi, par la matière picturale, les problématiques de l'écran : surface brillante, intégration du regard, superposition des espaces.

Cette technique originale constitue une contribution majeure à la peinture suisse des années 1990. L'exposition au MAMCO de Genève (1996), au Centre Culturel Suisse de Paris (1999), ainsi que des participations à Art Basel et à la FIAC témoignent d'une reconnaissance croissante, en Suisse comme à l'international.


L'incendie et le tournant numérique (2001)

En 2001, un incendie criminel ravage son atelier genevois de l'Avenue de Rosemont et détruit plus d'une centaine d'œuvres. Plusieurs années de travail réduites à néant. Cet événement traumatique constitue un moment charnière dans son parcours — non pas une rupture, mais une intensification et une réorientation. L'ordinateur, qui servait jusqu'alors d'outil préparatoire, devient un instrument central de création. Cette transition ne représente pas un abandon de la peinture, mais un déplacement du centre de gravité du processus créatif vers un nouveau territoire d'expérimentation.


Biotopes virtuels et hybridation (2003–2015)

À partir de 2003, Michel Huelin développe des univers générés par modélisation 3D et calcul génératif. Il explore des phénomènes de prolifération, d'hybridation et de croissance algorithmique, faisant émerger des formes où se mêlent végétal, animal et artificiel — des biotopes virtuels dont l'étrangeté oscille entre fascination et inquiétude.

L'installation monumentale Diversity (2003), réalisée pour l'Université de Genève (Sciences III), fonctionne comme une allégorie de la chaîne du vivant, croisant les références à l'ADN, à la biodiversité et aux formes biologiques complexes. Puis vient Xenobiosis (2006), présentée à l'Abbatiale de Bellelay : Huelin transforme l'espace baroque de l'église en une serre virtuelle, installant des miroirs au sol pour créer des puits sans fond et désorienter le spectateur. La vidéo éponyme, en boucle de 7 minutes 15 secondes, met en scène des organismes hybrides aux frontières du végétal, du minéral et de l'artificiel. La critique parle alors de « monde trompeur », de tension entre séduction et danger, de figure de l'apprenti sorcier.

Sa démarche n'est pas illustrative : elle est structurelle. Passionné de biologie, de systèmes complexes et d'évolution, Huelin travaille avec des paramètres, accepte l'aléatoire, laisse émerger des formes imprévisibles. Le bug informatique devient une méthode, l'erreur de calcul un moteur créatif, au même titre que les accidents de matière des premières peintures sans support. Un système paramétrique fonctionne comme un système évolutif — variation, sélection, mutation, dérive —, et l'artiste se fait sélectionneur.

Durant toute cette période, il maintient deux ateliers : l'un à Lausanne, dédié à la modélisation numérique, l'autre à Genève, consacré à la peinture. L'image naît souvent sur écran avant d'être transposée en peinture, par superpositions de couches fines d'acrylique. Inversement, il scanne des coulures picturales pour les réinjecter dans ses compositions digitales. Cette circularité entre matière et pixel — qu'il appelle lui-même « le mariage du pinceau et de la souris » — constitue l'un des aspects les plus novateurs de son travail : non pas illustrer le virtuel, mais mettre en crise la frontière entre image matérielle et image calculée.

Les expositions se multiplient : Uncontrolled Growth (New York, 2008 et 2009), Phytotron (Zurich, 2009), Alkyd & Pixels (Genève et Paris, 2010–2011), Landscape Recovery (Paris, 2016). Il participe à de nombreuses foires internationales (FIAC, Art Brussels, Pulse Art Fair New York et Miami, Art Forum Berlin), représenté notamment par la Galerie Zürcher à Paris et Blancpain Art Contemporain à Genève.


Écologie, architectures précaires et intelligence artificielle (2016–2025)

Les travaux les plus récents de Michel Huelin radicalisent son propos sous un angle politique et écologique. Influencé par la pensée de Timothy Morton autour de « l'écologie sombre », il représente des habitats fragiles, des cabanes et des structures en ruine, des maisons dessinées comme par des enfants dont les traits sont faits de ruban adhésif coloré — médium banal et discret qui amplifie précisément la fragilité du propos. L'écosystème est précaire ; le monde, potentiellement inhabitable.

Dès 2023, il intègre l'intelligence artificielle comme outil génératif — non comme substitut à l'artiste, mais comme partenaire de création, capable de propositions auxquelles l'œil humain réagit, oriente, recadre. L'œuvre Dans ma chambre (2023) en est une illustration : une image générée par IA, montrant une pièce carrelée où des bâtiments en ruine s'entassent, avec un miroir qui ne réfléchit pas la scène et un portrait de la Terre remplaçant le crucifix — une Tour de Babel intérieure, chargée d'ambiguïté.

Cette intégration de l'IA prolonge une logique ancienne : depuis les coulures des premières peintures jusqu'aux bugs des modélisations 3D, le hasard et l'accident ont toujours été des moteurs créatifs chez Huelin. L'IA n'est pas une rupture — c'est la version contemporaine d'une même interrogation sur les limites du contrôle et la part d'imprévu dans la création.

L'exposition Habitable ?, présentée au Musée jurassien des Arts de Moutier en 2025, synthétise ces recherches : maisons fragiles, abris minimalistes, espaces vides, déconstruction architecturale, dialogue entre œuvres anciennes et nouvelles. Valentine Reymond, directrice du musée qui avait déjà invité Huelin en 1999 pour sa toute première exposition dans cet espace, choisit pour sa dernière saison à la tête du musée de lui consacrer à nouveau une exposition — un retour chargé de sens, une boucle symbolique.


Une œuvre en tension : les principes transversaux

À travers quarante ans de carrière, l'œuvre de Michel Huelin se caractérise par une cohérence profonde, construite autour de quelques axes permanents. La tension entre matérialité et virtualité, d'abord : des premières peintures sans support aux modélisations 3D transposées sur toile, il n'a cessé de questionner la « peau » de l'image et sa présence physique dans l'espace. La peinture reste chez lui le lieu d'incarnation, ce qui donne à son travail un ancrage muséal fort à l'ère de la dématérialisation.

L'hybridation nature-artifice, ensuite : son œuvre brouille les frontières entre végétal, animal et technologique, créant des écosystèmes où le naturel semble artificiel et inversement. Cette curiosité pour la biologie, l'évolution et les systèmes complexes n'est pas illustrative mais structurelle — elle organise le processus de création autant que les formes produites.

L'importance du regard, également : que ce soit par l'effet miroir des surfaces alkydes ou par les dispositifs immersifs numériques, Huelin place toujours le spectateur et son déplacement au centre de l'œuvre. Le regardeur est intégré physiquement dans la composition, mais de manière déstabilisante, spectrale.

Enfin, une posture critique constante vis-à-vis des technologies et de leurs implications éthiques — manipulations génétiques, surproduction d'images, virtualisation des relations humaines, intelligence artificielle — traverse l'ensemble de l'œuvre, sans jamais céder ni à la technophobie ni à l'enthousiasme naïf.

Michel Huelin demeure, fondamentalement, un peintre. Même lorsqu'il travaille avec l'ordinateur, la modélisation 3D ou l'intelligence artificielle, la peinture reste le socle de sa pensée et le lieu de retour de toutes ses explorations. Son œuvre constitue aujourd'hui un jalon essentiel pour comprendre l'évolution de la peinture suisse entre matérialité postmoderniste et ère algorithmique — et l'une des démonstrations les plus rigoureuses que ces deux régimes d'images n'ont pas à s'opposer, mais peuvent s'interpénétrer jusqu'à révéler ce que l'un dissimule à l'autre.

(Alkyd&Pixel, 2026)

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