Sol, 1998, peinture alkyde sur Aerolam, 123 x 246 cm
Intérieurs
Ajustant sa focale sur un environnement plus proche et quotidien, Michel Huelin s’en prend ensuite à nos «paysages domestiques», ceux de nos intérieurs tels que sofas, fauteuils, coussins, lits, matelas… Ou plutôt leurs images numérisées sur catalogue et présentées isolément, hors contexte. Des images proches de l’abstraction qu’il s’emploie à simplifier encore pour les réduire à l’essentiel et à peindre par fines couches presque transparentes ,avec des résines alkydes qui leur donnent un aspect parfaitement lisse et laqué d’où toute trace de pinceau et de «fait main» est exclue. Les déformations et les jeux cinétiques des motifs géométriques de leurs tissus (rayures, losanges, carreaux...) suffisent à leur donner formes et volumes arrondis, mous, enveloppants. Or leurs brillances et reflets contribuent à les dématérialiser encore un peu plus et à les suspendre comme en état de lévitation. Et si leur surface miroitante fait mine d’inclure le spectateur dans son espace et son intimité, c’est pour mieux le tenir à distance derrière son épiderme vitrifié. Digitalisé, l’univers domestique se dérobe et n’accueille plus les corps pour lesquels il a pourtant été conçu. Dans un monde deplus en plus virtuel, l’homme perd pied et ne sait plus trop où est sa place.
(Françoise Jaunin, Voyage en Intermonde, Infolio, 2023)


Les sujets de cette période sont des espaces domestiques : lits défaits, sofas, coussins, sols, souvent issus de catalogues, traités en duotone puis dans une palette progressivement élargie. L'humain y est absent, mais suggéré par les traces qu'il a laissées : un pli sur un coussin, le renflement d'un matelas. L'espace domestique devient laboratoire perceptif, épuré jusqu'à l'étrangeté. Ce qui rend cette période décisive, c'est l'effet miroir. La brillance extrême des surfaces intègre physiquement le spectateur dans l'image : son reflet apparaît dans la peinture, superposant l'espace réel à l'espace représenté. La profondeur illusionniste et le plan réfléchissant coexistent, créant une instabilité perceptive. Le spectateur ne peut rester immobile : il doit se déplacer pour saisir l'image, et en se déplaçant, il la modifie. Cette technique anticipe avec une décennie d'avance les problématiques de l'écran lumineux contemporain. La surface alkyde est un écran avant l'écran : elle capte, réfléchit, intègre, déstabilise. C'est l'une des contributions techniques les plus originales de l'art suisse des années 1990. (DFH)

Lit, 2020, peinture acrylique sur Dibond, 80 x 135 cm

MAMCO, Musée d’art moderne et contemporain, Genève, 1996
Intérieurs
À partir du début des années 1990, Michel Huelin développe une série de peintures consacrées aux espaces intérieurs, sols, lits, sofas, envisagés comme des surfaces à la fois matérielles et perceptives. Réalisées à partir de résine alkyde appliquée sur des supports lisses, ces œuvres se caractérisent par une brillance réfléchissante qui transforment la peinture en véritable dispositif optique. Les éléments représentés, plans de sols, surfaces de lits, volumes de sofas, ne relèvent pas d’une simple description domestique. Ils sont traités comme des plans de présence, des surfaces tendues où se jouent des relations subtiles entre lumière, matière et regard. Le motif s’efface au profit de la surface elle-même. La qualité réfléchissante de la résine intègre le spectateur dans l’œuvre. L’espace réel se superpose à l’espace représenté : le regard ne se contente plus d’observer, il est pris dans un jeu de reflets et de déplacements. La peinture devient un lieu d’interférence entre l’image et le monde. La disparition apparente du geste pictural accentue cette ambiguïté. Lisse, presque immatérielle, la surface semble proche d’un écran, tout en conservant une profondeur liée à la stratification de la matière. L’intérieur n’est plus un espace narratif, mais un champ perceptif instable, où les repères vacillent. Ces œuvres interrogent ainsi la nature même de la surface picturale : entre tableau et écran, entre espace vécu et espace représenté, elles déplacent la peinture vers une expérience où le visible se construit dans la relation entre matière, lumière et regard.




