Intérieurs

Ajustant sa focale sur un environnement plus proche et quotidien, Michel Huelin s’en prend ensuite à nos «paysages domestiques», ceux de nos intérieurs tels que sofas, fauteuils, coussins, lits, matelas… Ou plutôt leurs images numérisées sur catalogue et présentées isolément, hors contexte. Des images proches de l’abstraction qu’il s’emploie à simplifier encore pour les réduire à l’essentiel et à peindre par fines couches presque transparentes ,avec des résines alkydes qui leur donnent un aspect parfaitement lisse et laqué d’où toute trace de pinceau et de «fait main» est exclue. Les déformations et les jeux cinétiques des motifs géométriques de leurs tissus (rayures, losanges, carreaux...) suffisent à leur donner formes et volumes arrondis, mous, enveloppants. Or leurs brillances et reflets contribuent à les dématérialiser encore un peu plus et à les suspendre comme en état de lévitation. Et si leur surface miroitante fait mine d’inclure le spectateur dans son espace et son intimité, c’est pour mieux le tenir à distance derrière son épiderme vitrifié. Digitalisé, l’univers domestique se dérobe et n’accueille plus les corps pour lesquels il a pourtant été conçu. Dans un monde deplus en plus virtuel, l’homme perd pied et ne sait plus trop où est sa place.
(Françoise Jaunin, Voyage en Intermonde, Infolio, 2023)




Banquette, 1995, peinture alkyde sur Aerolam, 123 x 163 cm









Sofa, 2019, peinture acrylique sur Corapan, 74 x 123 cm


Exposition Michel Huelin
MAMCO, Musée d’art moderne et contemporain, Genève, 1996

"Il y a, aimerait-on donc avancer, un inconscient à l’oeuvre dans le travail de l'artiste, qui confère parfois à telle ou telle image (d'un lit ou d'une eau stagnante) une nouvelle portée. D'une façon presque somnambulique, la peinture se confond alors avec la nuit et son sujet abandonne sa souveraine présence pour n'être que la proposition d'une image mentale. Et quoi de plus simple a suggérer au spectateur à demi éveillé qu'un lit pour le reconduire dan le monde virtuel de ses rêves? Un jour me suis-je ainsi réveillé avec le souhait - à la fois loufoque et persistant - de voir une peinture aussi «juste» que la couverture qui recouvrait mon lit. Et, depuis, allez savoir pourquoi, c'est à Barnett Newman qui soutenait que la difficulté de l'entreprise du peintre résidait avant tout dans la «verticalisation» de son support, que je ne cesse d'associer ce rêve."
Christophe Cherix, catalogue exposition Dialogue 1, HUG, Genève
Sol, 1998, peinture alkyde sur Aerolam, 123 x 247 cm

Intérieurs

À partir du début des années 1990, Michel Huelin développe une série de peintures consacrées aux espaces intérieurs — sols, lits, sofas — envisagés comme des surfaces à la fois matérielles et perceptives. Réalisées à partir de résine alkyde appliquée sur des supports lisses, ces œuvres se caractérisent par une finité extrême et une brillance réfléchissante qui transforment la peinture en véritable dispositif optique.Les éléments représentés — plans de sols, surfaces de lits, volumes de sofas — ne relèvent pas d’une simple description domestique. Ils sont traités comme des plans de présence, des surfaces tendues où se jouent des relations subtiles entre lumière, matière et regard. Le motif s’efface au profit de la surface elle-même.La qualité réfléchissante de la résine intègre le spectateur dans l’œuvre. L’espace réel se superpose à l’espace représenté : le regard ne se contente plus d’observer, il est pris dans un jeu de reflets et de déplacements. La peinture devient un lieu d’interférence entre l’image et le monde.La disparition apparente du geste pictural accentue cette ambiguïté. Lisse, presque immatérielle, la surface semble proche d’un écran, tout en conservant une profondeur liée à la stratification de la matière. L’intérieur n’est plus un espace narratif, mais un champ perceptif instable, où les repères vacillent.Ces œuvres interrogent ainsi la nature même de la surface picturale : entre tableau et écran, entre espace vécu et espace représenté, elles déplacent la peinture vers une expérience où le visible se construit dans la relation entre matière, lumière et regard.

Exposition Galerie Patrick Roy, 1995

Intérieur, 1995, peinture alkyde sur Aerolam, 123 x 173 cm

Intérieur, 1995, peinture alkyde sur Aerolam, 81 x 122 cm
Lit, 1995, peinture alkyde sur bois
Coussin, 1996, peinture alkyde sur Aerolam, 81 x 122 cm
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